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Histoire des Arts

Ce blog est rédigé par les élèves du lycée de Clamecy en option histoire des arts & Patrimoines


Piero Manzoni Merda d'Artista (1961)

Publié par Zoé D sur 15 Octobre 2010, 17:51pm

Catégories : #Artistes

      manzoniAprès avoir vendu son souffle, Piero Manzoni a, en mai 1961, réalisé 90 boîtes de Merde d’artiste. Accompagnées d’une étiquette décrivant précisément son contenu (Merde d’artiste, poids net 30 g, conservé au naturel), d’un poids de 30 grammes chacune, celles-ci sont vendues au prix de 30 grammes d’or. Comme pour la monnaie, la parité n’a désormais plus court et une boîte est aujourd’hui estimée à 30 500 euros.

En 1989 déjà, pour une exposition à la galerie Roger Pailhas, à Marseille, Bernard Bazile a fait ouvrir une Merda d’artista. L’autopsie a toutefois été partielle et n’a pas épuisé le mystère. À l’intérieur se trouvait un récipient enveloppé de coton et dans lequel… Selon les intérêts, moraux, financiers ou esthétiques propres à chacun, le geste de Bazile s’interprétait comme la fin d’une supercherie, une vengeance, un acte libérateur, du vandalisme ou de la « customisation ». Bref, il s’agissait de l’amélioration ou de la dépréciation d’une œuvre qui, de multiple, est devient unique par sa double signature (Manzoni + Bazile). Par la suite, Bernard Bazile a relancé le pavé laissé par son prédécesseur, le faisant réapparaître dans ses expositions, l’accompagnant à l’occasion de documents relatifs aux débats cristallisés par l’objet original : « It’s O.K. to say no ! », en 1993 au Centre Pompidou, à Paris.
Depuis 1999, c’est sur la face théorique que l’artiste continue à ouvrir la boîte. Sans culpabilité, ni obligation de résultat artistique, il est parti à la rencontre des propriétaires de Merde d’artiste, privés ou institutionnels, les passant à la question sur le pourquoi et le comment de leur possession : « Dans quelles circonstances et à quel prix avez-vous acheté la boîte ? Quel sens lui donnez-vous ? Qu’y a-t-il à l’intérieur de la boîte ? Pensez-vous vous en séparer un jour ? » Si l’histoire de l’art tient de l’enquête policière, Bernard Bazile a donc endossé l’imperméable d’un Colombo. L’état de ses recherches est aujourd’hui compilé dans Une mesure pour tous. Produite et exposée par l’Institut d’art contemporain (IAC) de Villeurbanne, l’œuvre est un documentaire éclaté dans cinq salles et seize projections, distribuées selon les quatre langues dans lesquelles la boîte a été réalisée (allemand, anglais, français, italien). Là interviennent une cinquantaine de personnes – Alfred Pacquement (directeur du Musée national d’art moderne), Pierre Huber (galeriste suisse) ou encore Lila et Gilbert Silverman (collectionneurs américains). Très vite, la boîte devient un ouvre-boîtes du système de l’art, un outil à décortiquer ses leviers et ses acteurs. Bazile n’est pas Michael Moore et il ne se met pas en scène. Nul besoin de cela ; Manzoni, décédé en 1963, a déposé pour lui un passe-partout pour visiter des collectionneurs heureux ou dubitatifs et un cheval de Troie pour rentrer dans des institutions, lesquelles prennent soin de se justifier – même si aucun musée n’a réellement acquis sa boîte, se débrouillant pour se la faire offrir. Dans cette tour de Babel des langues et des histoires, impossible de ne pas s’égarer et penser à autre chose. À Cloaca, par exemple, la machine à faire de la merde du Belge Wim Delvoye, engin qui a nécessité un budget faramineux pour sa conception. Le syndrome de la « production » désormais cher aux arts plastiques, là où justement le corps de l’artiste, comme tous les corps (cf. L’Anti-Œdipe de Deleuze et Guattari), n’a pu s’empêcher de produire. La mesure universelle proposée par Bazile n’est donc pas tant une appropriation qu’une prolongation, une mise à jour comme une mise au jour de la boîte de merde.

 

Source : le Journal des Arts n°187

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