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Histoire des Arts

Ce blog est rédigé par les élèves du lycée de Clamecy en option histoire des arts & Patrimoines


La représentation de la Ville dans "Métropolis" de Fritz Lang

Publié par Sophie sur 11 Octobre 2012, 17:33pm

Catégories : #Cinéma

 



LA REPRESENTATION DE LA VILLE DANS

METROPOLIS

film-metropolis32
Fritz Lang est un nom que l'on ne peut ignorer dans l'histoire du cinéma. Sa capacité d'adaptation et son imagination grandiose l'ont poussé à réaliser près de quarante films en tout genre (du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, en variant les langues - allemand, français, anglais - ainsi que les genres - science-fiction, western, polar). Sa quête de la perfection le rendait très sévère pendant ses tournages durant parfois plus d'un an comme celui de son chef d'œuvre, peut être le plus connu, Metropolis. Ce dernier peut être considéré comme le point de départ de la science-fiction grâce à l'utilisation de nombreux trucages permettant la visualisation d'une ville futuriste intrigante, voire inquiétante, dans un contexte de reconstruction d'après-guerre. Ce projet pharaonique, attendu par le public avec beaucoup d'impatience et reconnu aujourd'hui comme un classique, a pourtant été une véritable catastrophe dès sa sortie. Découpé et mutilé il a été éparpillé un peu partout et très dégradé. Heureusement aujourd'hui il a été retrouvé dans sa globalité et remis en état afin de pouvoir être revisionné... Mais, après avoir vu le film, nous pouvons nous demander si son but était plus dans son intrigue qui tente de faire passer le message suivant : "Le médiateur entre le cerveau et les mains doit être le cœur", que dans la volonté évidente de Lang de nous montrer une ville à architecture et organisation futuriste. En effet nous ne pouvons parler de Metropolis sans en évoquer l'impressionnante architecture visionnaire qui trahit Fritz Lang sur son passé d'architecte.



I - Organisation et fonctionnement de la ville

La légende veut que Fritz Lang ait eu la vision de la ville du futur en arrivant à New-York en automne 1924, et qu'à partir de là naisse le projet de son film. Mais ceci n'est pas entièrement vrai puisque lui et sa femme, Théa Von Harbou, avait déjà terminé le scénario en juin 1924. En outre, ce voyage aura eu un rôle majeur dans la conception visuelle du film en projet.

Dans les principaux décors de la ville haute de Metropolis nous devinons de nombreuses inspirations architecturales. Dans un premier temps, les Jardins Éternels, avec, au centre, un massif d'une espèce inconnue et de magnifiques fontaines, offrent un décor reposant et dont le dôme rappelle l'architecture de verre de l'époque (comme le pavillon de verre à Cologne construit en 1914 par Bruno Taut).

Le pavillon de verre de Bruno Taut, construit à Cologne en 1914.

Ensuite le stade semble être une synthèse entre un style futuriste, inspiré par l'immensité, et classique, avec ses colonnades symétriques surmontées de grandes statues représentants des athlètes.

Le stade de la ville haute où des coureurs s'apprêtent à faire la course.

Puis, l'extérieur de Metropolis regorge de références architecturales aussi bien réelles que mythiques. Les skylines de New-York et Chicago, que Lang qualifie de "plus belles villes du monde", ainsi que leurs grandes tours comme la Woolworth, alors la plus haute du monde, et Wrigley Building, semblent avoir inspiré les grands immeubles de la mégalopole verticale Langienne. La série de photomontages de Paul Citroën, intitulée Metropolis, représentant des accumulations de gratte ciel, a également été une source d'inspiration pour le réalisateur génie du film dominant de la science-fiction.

Un des photomontage de la série Metropolisréalisée par Paul Citroën.

Enfin, Lang nous propose une nouvelle tour de Babel, en référence à l'édifice mythique que les hommes projetaient de construire afin de toucher le ciel. Cette tour domine toute la ville par sa hauteur, sa largeur et la place qu'elle occupe. Elle est le cerveau et le symbole de la ville haute puisqu'elle abrite le bureau de Joh Frederson (position ambiguë puisque de la fenêtre de son bureau on aperçoit la tour).

La Tour de Babel vue par Pieter Bruegel l'Ancien au XVIe siècle. La nouvelle tour de Babel dansMetropolis.



Nous voyons donc déjà apparaître dans la ville haute l'organisation verticale de Metropolis, mais cette verticalité laisse apparaître des divisions sociales très nettes : En haut se trouve l'élite tandis qu'en bas le prolétariat ouvrier survit dans les profondeurs privées de la lumière naturelle du jour.

La mégalopole langienne peut être qualifiée de ville symbole de deux mondes. Dans les profondeurs, la cité ouvrière apparait à nos yeux semi-éclairée par une lumière artificielle. Nous pouvons distinguer des habitats sombres, des immeubles lugubres, organisés en trois blocs monolithiques qui rendent notre perception monotone. Au contraire, pour le Club des fils, un tiers du plan est consacré au ciel et l'espace est encore élargie par des plans plus profonds. Aucune perspective n'apparait dans les images représentant la ville du bas ce qui donne une sensation d'oppression. En fait, la ville du haut s'oppose à celle des profondeurs par la façon de cadrer qui lui donne un côté plus aéré.

Habitats de la cité ouvrière.

De plus, dans les profondeurs, la nature est complètement absente : dans un premier temps par l'absence de lumière naturelle mais également car nous ne pouvons ni y apercevoir une fleur ni un brin d'herbe témoignant de sa possible existence. Dans la ville haute nous devinons un essai de faire apparaitre la nature à travers les Jardins Éternels mais celle-ci reste très disciplinée et commandée par les hommes. Nous savons qu'elle est là par leur seule volonté, que c'est un luxe du Club des Fils.

Jardins Éternels du Club des Fils.

Pour finir, les habitats et les machines sont les seuls composants de la cité ouvrière. A l'inverse, l'élite vivant à la surface, a la possibilité de se cultiver en allant au théâtre ou encore à la bibliothèque. Les ouvriers n'ont donc pas accès à la connaissance et à la culture. Leur vie se résume au travail et aux besoins vitaux (manger, boire, dormir).

La machine qui prend le visage de Moloch au début du film.

Sous-terre, là où la lumière naturelle du jour est éternellement absente, survit le prolétariat ouvrier qui avance comme mené à l'abattoir en un long cortège funèbre vers les machines. Presque plus aucune trace de vie ne se fait voir et les ouvriers sont comme mécanisés, asservis par l'immense ville haute de Metropolis.

Le long cortège d'ouvriers déshumanisés de Metropolis.

Les premiers plans du film témoignent déjà de la mécanisation de la ville. On y voit de nombreux mécanismes en fonctionnement puis une horloge dont la trotteuse rythme les ouvriers à l'aide de sifflets qui leur indiquent la relève ( "Schicht." en allemand dans le carton ). Après cela, la première apparition des ouvriers ! Comme nous le voyons sur l'image ci-dessus, ils portent tous le même uniforme (un ensemble noir avec un bonnet en toile). De plus ils ont tous la même démarche (tête baissée, bras le long du corps et points serrés) et avancent dans un même tempo bien que le rythme de ceux qui sortent soit plus lent que ceux qui entrent (c'est comme si ceux de gauche prenait un temps entier à poser chacun de leur pied alors que ceux de droite ne le font qu'en un demi, ainsi l'avancée reste mécanique et presque identique des deux côtés ce qui renforce le sentiment de masse). Après avoir vu une série de mécanismes, les ouvriers apparaissent, eux aussi très réguliers, et donnent alors l'impression d'être des objets faisant partie intégrante de la ville.

Ensuite, la déshumanisation de la ville est renforcée, que ce soit à la surface ou dans les profondeurs, par les adresses, non pas définies par des noms de rues mais par des immeubles ou des "blocs". Il n'est pas question de noms d'hommes ayant existé et donnant lieu à une mémoire humaine. Néanmoins, une maison semble avoir été oubliée par cette effrayante modernisation : le laboratoire de Rotwang. Il s'agit d'une maison individuelle perdue au milieu des gratte-ciel que Lang désigne dans un carton comme une " étrange maison oubliée par les siècles ". Pourtant c'est de celle-ci, qui semble restée la plus humaine, que naîtra l'apogée de la modernisation responsable du chaos final.

La maison de Rotwang le savant. Le robot réalisé par Rotwang prenant ensuite l'image humaine de Maria.

La vie et la nature semblent être dévorées par l'urbanisation croissante qui s'étale et devient de plus en plus puissante. Tout comme le film de Fritz Lang (qui a tout de même nécessité sept millions de Reichsmark), Metropolis est une ville de démesure. Les gratte-ciel gigantesque et les denses réseaux de communication ne laisse plus aucune place à la nature et à la vie. Même les Jardins Éternels ne peuvent être qualifiés de naturels car ils ne sont là que par la seule volonté de l'homme qui façonne leurs paysages selon son bon vouloir.

Réseaux de communication de Metropolis.

Fritz Lang, génie du septième art, a fait apparaître à nos yeux une ville suivant une organisation et un fonctionnement bien précis en puisant son inspiration dans les plus grandes et puissantes villes de son époque. Ainsi la mégalopole verticale laisse entrevoir un géant mécanique et déshumanisé, englouti par la modernisation et la technique qui semble représenter une ville du futur.



II - La ville futuriste

Pour commencer, nous remarquons que de nombreux cinéastes ayant voulu représenter la ville du futur après le chef d'œuvre de Lang s'en sont plus ou moins fortement inspirés.

Premièrement, dans toutes les villes futuristes nous retrouvons une caractéristiques : la verticalité qui implique l'existence d'une tour " symbole ", la plus haute, dominant la ville. Dans Immortel (ad vitam)d'Enki Bilal, la tour de Babel est remplacée par une pyramide égyptienne flottant au-dessus de New-York.

La pyramide d'Immortel (ad vitam) d'Enki Bilal (2004).

Dans Blade Runnerde Ridley Scott, la tour est la Tyrell Corporation. Elle abrite le bureau du despote de la ville, Eldon Tyrell, qui a, de son bureau, une vue panoramique sur toute la ville, comme Joh Frederson dans Metropolis. Ainsi nous avons l'impression que de ce bureau nous pouvons contrôler l'intégralité de la ville. Mais Blade Runnerne se contente pas de reprendre seulement le thème de la verticalité mais aussi celui de la division sociale. En effet, en bas, dans le bruit et la saleté, vit la foule alors que les plus puissants occupent l'espace le plus haut.

La Tyrell Corporation deBlade Runnerde Ridley Scott (1982).

Ensuite, Les Batmande Tim Burton, en plus de jouer sur la verticalité, copie la scène de l'ascension de la cathédrale de Metropolis.

Enfin, Le cinquième élémentde Luc Besson reprend l'architecture verticale vertigineuse mais la ressemblance est plus frappante encore dans les réseaux de transports, denses et aériens.

une voiture volante de Luc Besson,Le cinquième élément(1997).

Jusqu'à aujourd'hui, pour chaque projet de représenter la ville du futur, Metropolis était le modèle à avoir en tête. Pourtant Fritz Lang l'a réalisé dans les années 1920 et la disait " ville de l'année 2000 ", mais elle nous semble encore aujourd'hui être une ville futuriste. Peut-être que Metropolis est la ville du futur pour toujours !? En effet son urbanisme et sa modernité nous semble aujourd'hui encore inatteignables.

L'architecture moderne de Metropolis se compose autour de deux choses principales : Ses buildings colossaux et ses réseaux de transport. Il est certain que quand nous pensons la ville future, et cela encore de nos jours, nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer de géants gratte-ciel et des engins volants. Dans la mégalopole de Fritz Lang nous voyons cela apparaître : la verticalité de la ville ne fait aucun doute, et l'espace est structuré et maîtrisé par des voies de chemins de fer aériennes. Il est intéressant de rapprocher les images de Metropolis de celles de l'imagerie de la ville américaine des années 1920 qui fournit de nombreuses illustrations représentatives des tendances urbanistiques et architecturales de la ville du futur. Nous y voyons apparaître plusieurs niveaux de routes, d'autoroutes, de voie ferrées.

William R. Leigh " Great city of the future " 1908

Le futur semble aussi être synonyme d'angles droit, de rectitude et d'un urbanisme très structuré. La séparation sociale semble elle aussi être inévitable. De nos jours elle se fait plutôt horizontalement, avec les quartiers que l'on dit " riches " ou "chics " ou les quartiers " pauvres " ou encore bidonvilles. Dans la représentation du futur, la fracture sociale se fait verticalement, elle élève les puissants et enterre, cache les plus pauvres. La hauteur semble être une démonstration de puissance mais cela n'est-il pas contemporain de notre époque ? Nous pouvons constater, de nos jours, une course à la hauteur. Chacun veut construire le plus haut building dans un seul but : montrer sa puissance. Rentrerions-nous dans l'aire de Metropolis ?

Burj Khalifa à Dubaï, la plus haute tour du monde.

Mais toute cette modernisation, qui au fur et à mesure dépasse l'homme jusqu'à le déshumaniser lui-même ainsi que son environnement, devient inquiétante dans le chef d'œuvre de Lang. Cette ville futuriste qu'il dresse en devient une anti-utopie urbaine où la technique asservit les hommes : les uns en les aveuglant, ne les laissant se préoccuper que de la rentabilité et le profit qu'elle leur procure, les autres en devenant les esclaves des premiers.

La nature, fondement de la vie de l'homme, a totalement disparue pour laisser place à la lourdeur du béton. L'air de cette ville semble irrespirable comme dans les grandes villes japonaises (où ont été créés des bars à oxygènes) et l'homme ne représente plus qu'une chose infime et minuscule par rapport aux géants gratte-ciel qui l'entourent.

De plus, dans cette ville nous ne voyons plus un brin de vie : les hommes du haut semblent n'avoir aucun remord à gâcher l'existence de tant de personnes alors que les ouvriers sont sans vie. Ces derniers deviennent des pièces de machines, chacun effectuant une tâche et faisant toujours le même geste jusqu'à ce qu'il devienne automatique. C'est ce que Marx appellerait le travail aliéné : les hommes ne peuvent plus projeter leur conscience dans leur travail, ils ne connaissent plus leur production qui alors les surpasse. Ils ne sont plus libres. Nous voyons donc ici apparaître le problème de la technique qui ne pose plus la question de la condition originelle du travail mais seulement celle du profit. Tout cela est flagrant dans Metropolis. Peut-être que Fritz Lang a voulu faire passer un message pour prévenir de la catastrophe future qui se produira inévitablement si les hommes continuent en cette direction.





Pour conclure nous pouvons dire que Metropolis suit une organisation et un fonctionnement très précis inspirés sur le modèle de New-York à l'époque de Fritz Lang. Elle représente une ville futuriste qui a demandé beaucoup de prouesses techniques à son ingénu réalisateur. Mais outre tous ces magnifiques trucages révélant l'intelligence de Lang et le classant dans les génies du septième art, nous ne devons pas oublier le côté anti-utopique urbain plutôt inquiétant qu'il a voulu nous faire passer. Cette énorme machine qu'il fait se transformer en Moloch, assoiffé de sacrifice humain, n'est-elle pas une prévention contre la technique qui s'impose à l'époque ? Ne pouvons-nous pas considéré ce chef d'œuvre comme une prémonition de l'horreur qui va suivre pendant la seconde guerre mondiale ? Tous ces hommes demi-nus, le crâne rasé, jeté en sacrifice ne rappelle-t-il pas le génocide juif mené par les nazis, ces grands blonds peut-être représentés au début du film par ces athlètes faisant la course exhibant ainsi leurs capacités physiques ?

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laprof 11/10/2012 17:46

Un dossier de l'année dernière, les images vont arriver.

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